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Le collectif !

Le collectif !

Pendant mes études, je milite au syndicat Solidaires étudiant-e-s. Dans nos locaux, on reçoit la revue N’Autre École : j’y découvre des enseignant·e·s qui cultivent un rapport à la fois critique et subversif à leur métier. Ma décision est prise : je vais passer le concours de professeur des écoles. J’ai envie d’un métier où l’aller-retour entre pratique et réflexion soit constant, d’un métier où l’on puisse être « socialement critique ».

J’ai passé ma dernière année de master de sciences sociales à travailler sur la sociologie de l’éducation et la question de l’écriture dans le cadre de mon mémoire. Je suis bien armé pour le concours et le passe en candidat libre. Je l’obtiens.

À la rentrée, je suis envoyé avec un autre collègue stagiaire devant une classe de CM1 en alternance trois semaines, trois semaines. C’est si difficile : la classe n’est pas « dure », mais comme tous les stagiaires, je passe des heures à préparer la classe sans succès immédiat. Je tiens un cahier-journal complet, fais des fiches de préparation qui ne me servent pas vraiment…

À l’ESPE, les cours sont décevants. Les professeur·e·s donnent l’impression de se noyer dans des injonctions contradictoires. Les premières semaines, ils/elles sont happé·e·s par les demandes de « comment faire ». « Est-ce c’est bien si je fais comme ça ? », « Comment on doit faire ? »… Beaucoup de mes collègues-stagiaires ont du mal à accepter que c’est à eux/elles de réfléchir, à eux/elles de faire des choix : du mal à se confronter à leur propre « liberté pédagogique ». Avec des ami·e·s, on essaye de lancer du débat : on a envie que les enseignant·e·s de l’ESPE nous donne des outils pour comprendre les débats qui traversent la profession. « Est-ce que vous pouvez nous expliquer ce qu’est la méthode de Singapour ? », « Et Freinet ? ». Sans trop de succès. Nos formateur·tric·e·s, lorsqu’ils/elles sont impliqué·e·s, se perdent dans la volonté de « tout » nous apprendre (en une demi-année c’est impossible) et nous livrent une didactique assez vague et médiocre. Rien sur la question des « implicites » ou des « malentendus » scolaires par exemple ! Quand notre professeure d’histoire-géographie a fait un point sur l’évaluation, nous l’avons remercié : cela faisait trois mois que nous évaluions nos élèves sans avoir aucun outil pour réfléchir à nos pratiques. À l’époque, je rêvais de cours avec de l’analyse de pratique : on vient de voir une séance filmée, quels outils théoriques pouvons-nous mobiliser pour comprendre ce qu’il se passe ?

Heureusement, on réfléchit ensemble entre stagiaires : on discute beaucoup. Heureusement, mon école « berceau » est assez sympathique : on institue les causeries pédagogiques du vendredi après-midi dans le bureau de la directrice. Cet espace de parole et de réflexion sera vraiment important durant cette année de stage. Par ailleurs, dès le début de l’année, j’ai rejoint le collectif Questions de classe(s) qui édite la revue N’Autre école. Dans cet espace, je m’embarque dans les débats éducatifs qui traversent notre époque, je lis beaucoup, je me renseigne. Le cadre collectif m’ouvre à des réflexions critiques sur l’école qui m’incitent à m’approprier les débats qui traversent mon métier. Si concrètement, je galère toujours dans ma classe, je comprends mieux pourquoi.

Puis vient l’année de T1 (première année de titulaire) : je suis envoyé sur un CP dédoublé en REP+ quelques jours avant la rentrée. Je panique un peu : je n’y connais rien et c’est le début du dédoublement des CP et de l’objectif annoncé de « 100 % de réussite ». La pression politique et institutionnelle est particulièrement forte sur les enseignant·e·s de cours préparatoire. Heureusement encore, l’école fonctionne extrêmement collectivement : deux heures de réunion par semaine, co-enseignement avec la PDM et la maîtresse G, progression commune. Mes collègues me forment sur le tas avec patience et bienveillance. J’ai la chance d’avoir en tête un discours syndical sur la formation et d’avoir déconstruit l’idée de « talent » et de « vocation » : c’est à l’institution de me former, pas à moi d’être un « bon maître » naturellement. Le travail en équipe est extrêmement formateur. Ils/elles m’apprennent tout. Dans le cadre de la revue N’Autre école, je lis un livre d’un chercheur du labo Escol et fais un entretien avec l’auteur : ça résonne avec ce que je vis en classe à ce moment. Et ça change ma pratique, énormément.

Fin de l’année, je quitte l’école avec tristesse et découvre ma nouvelle école : je passe d’un CP à un CM2. L’école est réputée très difficile et mes nouveaux collègues ne le démentent pas. L’équipe ne travaille pas beaucoup ensemble, mais je rencontre un autre collègue T2 qui lui aussi a hérité du CM2. On a le même âge, la même expérience, et beaucoup d’idées pédagogiques en commun. On prépare nos classes ensemble, débriefons ensemble le midi. On décloisonne : je suis le « maître d’histoire » et lui le « maître de géographie ». On partage nos réflexions : il est extrêmement pointu sur la question du lien avec les élèves, des relations dans la classe et des dynamiques de groupe. Il m’impressionne aussi en didactique de la lecture. Les portes sont toujours ouvertes entre nos deux classes, on corrige ensemble, on échange. On s’auto-forme et se soutient dans nos classes qui sont difficiles.

Parallèlement, je rejoins le groupe Freinet parisien, là encore du collectif : c’est ouvert, on échange sur nos manières de faire. Je questionne, j’interroge, je doute. Je visite d’autres classes. Encore une fois, c’est un espace de réflexion.

J’ai l’impression d’avoir eu la chance d’arriver dans le métier avec une culture politique et militante qui m’a rendu ces espaces de réflexion collective évidents. Il était évident qu’il fallait ne pas être seul, se syndiquer, entrer dans des collectifs. Il était évident que j’étais débutant, que c’était normal de ne pas réussir et que ce n’était pas de ma faute. Ce n’est pas l’institution qui m’a formé ; ce sont les collectifs professionnels qui m’ont entouré et soutenu.

Arthur, professeur des écoles, formé grâce au collectif Pour copie conforme : Richard Étienne

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